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Je rencontrai Mr. Pye près de l’église, en grande conversation avec Emily Barton, très rouge et très excitée.
Il m’accueillit comme s’il était ravi de me voir.
— Bonjour, Burton, bonjour ! Comment va votre charmante sœur ?
— Très bien, je vous remercie.
— Mais elle n’est pas venue faire entendre sa voix dans notre petit parlement de village ? Nous sommes tous impatients de savoir ! Un meurtre, pensez donc ! Un vrai crime, comme les aiment les journaux du dimanche, dans notre petite ville ! Évidemment, l’affaire n’est pas passionnante. Elle a un côté sordide. Il ne s’agit en somme que du brutal assassinat d’une malheureuse servante. On a vu des crimes plus raffinés. Mais, enfin, c’est indiscutablement une nouvelle !
— Pour moi, dit Miss Barton, je trouve cette affaire horriblement choquante !
Mr. Pye se tourna vers elle.
— Oui, ma chère amie mais elle vous amuse tout de même ! Avouez-le ! Vous êtes navrée, vous plaignez la victime, mais cela vous intéresse !
— C’était une si brave fille, reprit Miss Barton. C’est le Foyer de Sainte-Clotilde qui me l’avait envoyée. Elle était très rustre, mais elle ne demandait qu’à bien faire et elle était devenue une bonne petite femme de chambre. Mary était très contente d’elle.
— Vous savez, dis-je, en m’adressant surtout à Pye, qu’elle devait prendre le thé avec Mary hier après-midi ? Aimée Griffith a dû vous le dire ?
J’avais parlé du ton le plus naturel et Pye me parut répondre sans méfiance.
— Effectivement, fit-il, elle m’en a touché un mot. Elle trouvait qu’il était assez nouveau que les domestiques se servissent du téléphone de leurs maîtres pour s’appeler entre eux.
— Le fait est, remarqua Miss Barton, que jamais Mary ne se serait permis de faire une chose pareille et que je suis très étonnée qu’Agnès ait cru pouvoir le faire !
— Vous retardez, ma chère amie, dit Mr. Pye. Les deux terreurs qui règnent chez moi utilisent mon téléphone à longueur de jour et il a fallu que je me fâche pour obtenir qu’ils ne fument pas dans toutes les pièces. J’ai pris mon parti de ce que je ne peux éviter. Prescott est emporté, mais il cuisine comme un dieu et sa femme n’a pas sa pareille pour tenir une maison !
— Oui. Vous avez eu de la chance avec eux !
J’intervins, soucieux de porter la conversation sur un terrain plus intéressant.
— La nouvelle du meurtre, dis-je, s’est rapidement répandue.
— C’est forcé ! s’écria Mr. Pye. On bavarde chez le boucher, chez le boulanger, chez le marchand de bougies ! Les langues vont leur train et Lymstock est une ville qui s’abandonne ! Des lettres anonymes, des meurtres, la criminalité qui augmente…
— Vous ne pensez pas, demanda Emily Barton, qu’il y ait une relation quelconque entre ces horribles lettres et l’assassinat de cette pauvre fille ?
Mr. Pye bondit sur la suggestion :
— C’est là une hypothèse du plus vif intérêt. La petite savait quelque chose. On l’a supprimée. C’est à voir ! Vous venez d’avoir là, ma chère amie, une riche idée !
— Elle me fait frémir !
Ayant dit, Miss Barton prit rapidement congé de nous et s’en fut à petits pas pressés. Pye la regarda partir, sa grosse figure poupine éclairée d’un sourire ironique. Se retournant vers moi, il secoua la tête.
— C’est une petite âme sensible, dit-il. Une charmante créature, vous ne trouvez pas ? Un vestige du passé. En réalité, elle n’appartient pas à sa génération, mais à celle qui l’a précédée. La mère devait être une maîtresse femme qui a dû maintenir tous ceux qui l’entouraient dans son époque à elle, 1870 probablement. La famille tout entière a été mise sous globe. C’est amusant…
Je revins au sujet qui m’intéressait.
— Cette affaire, demandai-je, qu’en pensez-vous ?
— Qu’entendez-vous par « cette affaire » ?
— Eh bien, tout ! Les lettres anonymes, le crime.
— Je vois, l’ensemble. Et vous ?
— J’ai posé la question le premier.
Il sourit aimablement.
— Les anormaux me passionnent, dit-il, et je les ai beaucoup étudiés. Il arrive que les gens fassent des choses fantastiques, des choses dont on ne les aurait jamais crus capables. Prenez le cas de Lizzie Borden, par exemple. Impossible de l’expliquer d’une façon raisonnable. Dans l’affaire qui nous occupe, j’estime que la police devrait faire un peu de psychologie. Ne pas perdre son temps avec des histoires d’empreintes digitales, des mesures d’écritures, des comparaisons sous le microscope, etc. Au lieu de ça, voir ce que les gens font de leurs mains, s’inquiéter de leurs habitudes, de leurs tics et de leurs manies, les regarder manger, voir s’il ne leur arrive pas de rire sans cause apparente…
— Vous croyez qu’il s’agit d’un fou ?
— Pour être fou, il est fou ! Complètement… Seulement, on ne s’en douterait pas !
— Qui est-ce ?
Nos regards se rencontrèrent.
— Non, Burton, dit-il, souriant. Ce serait de la médisance. Nous n’allons pas ajouter la médisance à tout le reste !
L’instant d’après, il s’éloignait en sautillant.